Julien Loic Garin Hong Kong

Bonjour Julien-Loïc, peux-tu nous expliquer le concept du French May ?

Le French May est un festival culturel à Hong Kong dont le contenu est français. On parle de culture au sens large du terme. Pas seulement des arts visuels comme la peinture, ou ceux du spectacle (musique classique, danse) mais également de mode, de design, de gastronomie (avec Le French Gourmay) du patrimoine et de création contemporaine.

Tous les contenus sont choisis, adaptés, voire créés pour le public hongkongais. C’est le cas, par exemple de notre exposition School of Nice From Pop Art to Happenings.

Les 114 pièces ont été sélectionnées, par les équipes du French May, dans le but de donner au public une vue d’ensemble et une compréhension aussi large que possible de l’importance de ce mouvement (de 1960 à nos jours) dans l’histoire de l’art.

Nous essayons autant que possible de créer des collaborations qui résonnent avec la création locale. Nous avons ainsi monté The butterfly lovers, un spectacle inédit qui rassemble un duo de pianistes françaises, les Jatekok, avec l’artiste de sable hongkongais Hoi Chiu pour mettre en image et en musique ce très beau conte chinois.

C’est aussi le cas avec la collaboration entre la compagnie de danse Rêvolution et le City Chamber Orchestra of Hong Kong qui accompagne la réécriture des Forains, un ballet alliant musique électro, hip hop et musique classique.

Le French May s’adresse-t-il plutôt à un public hongkongais ou français ?

Le Festival est avant tout destiné à faire découvrir la culture française, dans une idée de partage, au public hongkongais (environ 70% des visiteurs l’an passé). Nous sommes néanmoins très heureux d’accueillir le public français et expatrié.

Nous attachons une grande importance à développer de nombreux volets pédagogiques : des masterclass et des rencontres avec les artistes, des ateliers d’initiation pour les enfants, des livrets éducatifs dédiés, etc. C’est une part très importante de notre travail, sur le long terme, pour développer l’appréciation de l’art et sa compréhension.

Combien coûte le French May ?

Le budget annuel total du Festival varie entre 35 et 40 millions de dollars hongkongais (il s’agit des dépenses directes). Notre partenaire principal, le Hong Kong Jockey Club, contribue à ce budget à hauteur de 30%.

L’ensemble du financement est privé. La billetterie couvre 5% des dépenses, en raison d’un choix assumé de prix accessibles. Les mécènes et les partenaires financent le reste.

le LCSD (l’équivalent du ministère de la culture et des sports) prend une partie des coûts en charge via la mise à disposition de salles et de musées, et des financements sont apportés directement par les galeries et compagnies artistiques locales via la mise en place des « projets associés ». C’est une part non négligeable du programme.

Cela veut dire que le French May ne dépend plus du consulat ?

Le French May est, depuis sa création, une association à but non lucratif reconnue d’utilité publique à Hong Kong. Le Consulat général de France joue néanmoins un rôle important.

C’est le Consul général Laurent Aublin qui, en 1993, avait été à l’initiative de ce festival, ainsi que le rapporte Gérard Henry. Aujourd’hui, le French May est toujours sous le patronage du consulat français, cependant, il ne reçoit plus de subvention publique.

Le festival est en capacité d’autofinancement – depuis plusieurs années – et il a été convenu de longue date qu’il était préférable que les budgets dédiés par la France à la coopération culturelle puissent servir à mener d’autres initiatives.

Quid des autres festivals culturels français en Asie ?

Plusieurs festivals sont nés sur le même format ces dix dernières années : La Chine a « Croisements », Singapour « Voilah! » et Bangkok “La Fête ». Mais ceux-la sont tous pilotés par les services de coopération et d’action Culturelle français via nos ambassades.

Le French May est une structure indépendante qui a la particularité de programmer, de communiquer, mais aussi de produire la plus grande partie de ses événements. En contrepartie, nous prenons beaucoup plus de risques car nous devons lever beaucoup d’argent, gérer la logistique des projets et nous assurer que les salles soient remplies.

Comment s’organise le mécénat autour du French May ?

Nous avons deux types de sponsorship : le premier format, les « amis du French May » est assez classique (il s’adresse plutôt aux particuliers). Il s’agit là d’une vraie forme de philanthropie, et généralement ces mécènes soutiennent le festival dans son ensemble.

L’autre format est lié aux projets : les partenaires (des entreprises ou des particuliers), choisissent un projet auquel ils souhaitent s’associer. Les formats et les prix varient.

Ainsi, BNP Paribas soutient, par exemple, le spectacle de danse La Fresque de Preljocaj, tandis que la marque de cosmétique japonaise Fancl a souhaité financer notre grand concert de musique classique From Venice to Versailles par l’Ensemble Orfeo.

Nous travaillons étroitement avec les sponsors pour que leur accompagnement corresponde à leurs attentes et bénéficie au mieux au projet. En échange, les sponsors y gagnent une visibilité, des événements dédiés, un certain nombre d’invitations, etc.

Qui décide de la programmation ?

L’équipe artistique est pilotée par deux femmes fortes et formidables qui utilisent leur expertise, leur réseaux et leur créativité pour bâtir le projet. Alix Hiltebrand aux spectacles, Laure Raibaut aux arts visuels travaillent à partir du « thème » annuel que l’on définit ensemble pour rassembler les meilleures propositions.

La sélection est complexe, car plusieurs critères et contraintes entrent en jeux : d’une part, la disponibilité des salles en fonction de celles des artistes, d’autre part notre souhait de présenter une grande diversité de programmes et de sortir des sentiers battus.

(Les salles sont très demandées à Hong Kong et nous devons composer avec une pénurie forte de lieux, qui sont ces dernières années soit en rénovation soit en construction.)

Il arrive aussi fréquemment que les artistes nous approchent grace a la bonne réputation du festival et nous fassent part de leurs dernières créations, souvent en avant-première.

Nous présentons ensuite les projets retenus aux partenaires, et travaillons à leur financement pour les concrétiser. Au final cela requiert un savant dosage pour garder une programmation éclectique, d’un bon niveau, tout en suscitant la curiosité du public.

Il arrive même que des partenaires souhaitent travailler avec Le French May et nous proposent des lieux ou des contenus. Nous n’acceptons pas tout, mais travaillons pour développer les propositions afin qu’elles apportent une valeur au programme.

C’est ainsi que nous allons présenter à Pacific Place une exposition et une sculpture inédite de l’artiste française Nathalie Decoster, en partenariat avec Paris Aéroport.

Quelles sont les expositions immanquables et les spectacles grands publics ?

Toutes les expositions, sont “grand public” dans le sens où nous nous efforçons de présenter des contenus accessibles à tous, avec différents niveaux de lecture.

Indéniablement, l’exposition phare de cette édition est “L’Ecole de Nice, du Pop art aux happenings”, qui est présentée au HK City Hall jusqu’au 27 mai.

Ben French May

Avec plus d’une centaine d’œuvres, d’artistes majeurs comme César, Arman, Yves Klein, Ben, Niki de Saint Phalle, l’exposition retrace l’émergence d’une scène « pop », délibérément créative et provocatrice, qui a bousculé tous les codes de l’art avant les américains.

À vocation pédagogique, pour replacer l’importance du Pop art dans l’influence sur la mode, les arts, et notre vie contemporaine, cette exposition se veut accessible à tous !

Gratuite, elle s’accompagne d’un livret de questions et de jeux pour les enfants, et présente de nombreux films pour illustrer le processus de réalisation des œuvres.

Nous présenterons les créations contemporaines de Nathalie Decoster à Pacific Place, dans l’espace public donc, et egalement une exposition traitant du rapport de l’homme à la nature et à la science sur le thème du « Cabinets de Curiosités » à City University.

Du côté des spectacles, La vie en Rose devrait être un grand succès, tout comme Les Forains, qui allie les formes classiques et modernes de l’art dans une esthétique résolument contemporaine.

Pourquoi n’y a-t-il pas de stars françaises au programme ?

Nous accueillerons cette année tout de même Lorànt Deutsch (« Paris » avec la participation de Sony Chan) et Agnes Varda pour une rétrospective de son œuvre, mais concernant les chanteurs, c’est un choix assumé car nous ciblons les hongkongais.

Teaser PARIS by Lorànt Deutsch Le French May show

[Le French May] – PARIS by Lorànt Deutsch Dans le cadre du festival French May à Hong Kong nous sommes heureux de vous présenter le spectacle PARIS by Lorànt Deutsch! Un spectacle unique et interactif sur Paris et ses secrets, accompagnée par les interactions de l'incroyable Sony Chan ! Rendez-vous le 4 et 5 Juin au théatre du 上環文娛中心劇院 Sheung Wan Civic Centre Theatre. Dépêchez-vous d'acheter vos billets!As part of Le French May Arts Festival, we are honored to present you PARIS by Lorànt Deutsch! A stand up show by Lorànt Deutsch interacting with Sony Chan will lead you on a lively, fascinating tour of Paris. Hurry up and book your tickets now! See you on June 4th and 5th at the Sheung Wan Civic Centre Theatre! Date & Time: 4 & 5 June, 8pmVenue: Sheung Wan Civic TheatreUrbtix link: https://ticket.urbtix.hk/internet/en_US/eventDetail/35174

Posted by Alliance Française de Hong Kong on Monday, 9 April 2018

Les stars de la chanson française sont peu connues ici, et (logiquement) chantent en français, ce qui crée « un barrage » et va à l’encontre de notre volonté d’accessibilité.

La chanson française a maintenant de plus en plus de plateformes d’expression à Hong Kong, tout au long de l’année. Nous préférons donc nous concentrer sur nos missions, porter d’autres formes d’art et laisser la chanson exister autrement.

N’avez vous pas peur de renvoyer une image élitiste ?

C’est possible, mais notre objectif est tout contraire : toucher et sensibiliser le public le plus large et le plus diversifié. Nous distribuons par exemple gratuitement un grand nombre de billets aux étudiants et au public défavorisé, grâce au soutien du Jockey Club.

Nous avons une partie de l’équipe dédiée à cette cause, et nous développons aussi par exemple de nombreux outils pour rendre nos contenus accessibles au public avec handicap (audiodescription pour les malvoyants, ateliers dédiés, etc.)

Nous nous efforçons également d’aller à la rencontre du public et d’offrir des contenus gratuits, pour que l’accessibilité ne soit pas un frein : d’ou les spectacles à K11, au champ de course et une Fête de la musique européenne fin juin.

Les programmes les plus intéressants ne sont-ils pas noyés dans la masse ?

C’est une question à se poser. Les années passées, nous sommes montés jusqu’à plus de 150 événements, ce qui sans doute était trop mais c’était le reflet d’un dynamisme fort aussi de la communauté artistique qui présentait de nombreux « projets associés ».

Aujourd’hui, le festival s’étend sur deux mois (avec certaines expositions qui durent au-delà), avec 100 à 120 événements selon les éditions. C’est, je crois, la taille idéale.

Nous enregistrons de très bons taux de remplissage, ce qui signifie sans doute qu’il n’y a pas d’effet de saturation. Par ailleurs, on essaye de susciter la curiosité du public en lui offrant le plus large choix possible, mais il n’est pas obligatoire de tout voir 🙂

Vous organisez des événements à Macao ?

Macao est en effet un territoire important où nous essayons de nous développer.

Le public est plus émergent, et les infrastructures un peu moins nombreuses qu’à Hong Kong, mais l’appétit culturel est définitivement là !

Nous avons quelques excellents partenaires : l’UMAC par exemple qui chaque année invite des musiciens à se produire ou bien sur le Musée d’art de Macao qui cette année par exemple accueillera une magnifique exposition d’œuvres de Marc Chagall !

Grace à des membres actifs de la communauté, comme Pansy Ho, qui est au Board du French May, nous avons aussi la chance de présenter régulièrement de grandes expositions au MGM Arts Space (« Degas » en 2016 ou « Tres’ors » en 2017)

Qui sont les autres membres du board du French May et quel rôle jouent-ils ?

Les membres du board, autour des représentants du Consulat général de France, sont des personnalités locales importantes du monde de l’art, de la culture… et des affaires !

Des “super sponsors” en quelque sorte. Au-delà du soutien financier important, ils nous apportent des conseils, des contacts, parfois des lieux, un appui logistique etc…

Les membres du Board sont très importants, au-delà de la visibilité qu’ils procurent au festival, pour le maintenir « ancré » dans la communauté locale.

J’ai cité Pansy Ho, mais je pourrais également mentionner Adrian Cheng qui accueille des spectacles à K11, ou encore Catherine Kwai et Daphné King qui organisent chacune, et chaque année, des expositions d’importance dans leurs galeries.

Accoler son nom à celui de la France et du French May, c’est une manière pour les tycoons hongkongais de s’acheter une image ?

Hong Kong fonctionne globalement à l’anglo saxonne avec l’idée du “give back to community”. Tous les tycoons locaux s’engagent pour des raisons diverses et variées.

Ceux qui choisissent de contribuer au French May, le font, il me semble en vertu d’un attachement sincère envers la culture française ; pas pour le business.

Et tous les membres du board contribuent activement et au-delà de l’aspect financier au French May. Mais c’est sur, c’est assez “chic” et assez “HK socialite” .

Combien de personnes travaillent pour le French May ?

L’Association Culturelle France Hong Kong Ltd (puisque c’est notre nom officiel) compte 12 personnes à temps plein. C’est beaucoup et c’est peu, notamment maintenant que nous organisons deux festivals (Lumières Hong Kong, depuis 2017, en plus du French May).

L’équipe est à l’image du Festival : à double identité ! Nous avons en effet la moitié de hongkongais et une autre moitié de français, avec des fonctions allant de la programmation et la logistique à la levée de fonds, le marketing, les projets éducatifs…

Récemment, nous avons eu un nombre important de candidatures pour des stages avec des hongkongais “accompagnés par le festival depuis leur enfance ». C’est pour nous une grande fierté : cela montre que ce festival appartient vraiment aux hongkongais.

Justement, comment communiquez-vous auprès des hongkongais ?

Nos supports de communication sont assez « classiques » : une brochure imprimée chaque année à 80,000 exemplaires, un site internet, de l’affichage massif en ville et dans le MTR, et, depuis deux ans, une communication (bilingue) de plus en plus digitale.

Notre « ambassadrice », l’actrice Karena Lam joue également un rôle important pour toucher les publics locaux très largement.

Karena Lam

Enfin, nous disposons, d’un soutien extraordinaire des médias locaux, que nous emmenons – pour certains – chaque année en France à la rencontre des artistes et des œuvres en amont du Festival, et qui nous aident énormément à diffuser les informations.

Et à la fin d’une édition vous réfléchissez déjà à la suivante ?

En effet, en plein French May on travaille déjà sur le prochain ! Une édition se prépare un peu plus d’un an à l’avance voire deux à trois ans pour les grandes expositions.

En travaillant en amont, nous permettons ainsi aux artistes de pouvoir notamment envisager des « tournées » ailleurs en Asie, et ainsi réaliser des économies d’échelles.

De Lyon, sa ville natale, Julien-Loïc Garin a aussi importé la Fête des lumières, dont la seconde édition hongkongaise aura lieu en novembre 2018 – nous vous en reparlerons.

Propos recueillis par Pierre-Yves Dupuis – Merci à Pierre-Louis Guillon pour son aide.

Facebook / Frenchmay.com